Armida

Armida se retourna dans son lit. Elle avait fait le marché ce matin dans les rues de Venise, puis était allée répéter au Zanipolo. Cela l’avait éreintée.

Elle s’était octroyée une bonne sieste avant la soirée. Ses vertèbres lombaires et ses muscles intercostaux lui en rendaient grâces : son torticolis chronique avait quasiment disparu, et elle n’avait plus que des courbatures.

Hier soir, c’était la vingt-cinquième représentation des Précieuses masquées. Ce soir, elle jouerait de nouveau sur le plancher du Zanipolo.

Ô combien elle adorait l’odeur de la cire sur le parquet du plateau ! Au-dessus, cachée du public, se trouvait la rampe des lanternes. Il s’agissait de lampes à huile à miroir, qui reflétaient la lumière vers les acteurs. Celles-ci étaient accrochées sur une grande poutre qui courait en hauteur tout le long du cadre de scène. Les machinistes montaient là-haut tous les soirs pour surveiller et rallumer une lanterne qui s’était éteinte ou pour rajouter de l’huile. Alors, quand les feux de la rampe n’avaient pas besoin de maintenance et qu’ils avaient un peu de temps libre devant eux, ils pouvaient profiter de la vue imprenable sur la pièce qui se déroulait sous leurs yeux. Les techniciens aimaient d’autant plus ce panorama qu’il incluait notamment le décolleté adipeux d’Agnese. C’était la comédienne qui interprétait Carcina, le rôle principal de la pièce.

Pour trouver des personnes qui osent monter là-haut, Alberto Tratti, le directeur du Zanipolo, recrutait souvent des marins qui n’étaient pas en campagne actuellement. Ces cœurs étaient endurcis par les éléments déchaînés. Pourtant, ils mettaient généralement peu de temps à s’attendrir devant la découverte d’un beau costume au décolleté plongeant.

La mise en scène de son personnage lui donnait souvent des douleurs aux cervicales, car elle se retrouvait dans une position inconfortable. Elle avait la tête penchée sur le côté pendant plus dix minutes. Les metteurs en scène avaient de ces idées ! Elle mettait souvent la journée du lendemain pour s’en remettre. Sa nuque ne s’y était toujours pas adaptée.

Elle n’avait pas de texte parlé, mais son entrée sur scène donnait l’un des points clés de la dramaturgie. Elle appréciait qu’on lui ait confié un rôle si central pour une simple figurante.

Comme son personnage l’accompagnait depuis quelque temps déjà sur scène, elle avait approfondi son personnage. Elle se demandait parfois comment Giunia réagirait à telle ou telle situation. Que vivait-elle, servante auprès de ce roi ? Que mangeait-elle, quelles étaient ses désirs, ses peurs ? Elle avait imaginé son personnage en détail.

Elle se prit à imaginer la liaison de Giunia avec le neveu du Roi. Ses mains sur les hanches de Giunia. Il serait beau, fort ; arrogant, aussi. Un strabisme ? Ce détail la fit rire toute seule de sa plaisanterie.

Armida estimait qu’elle avait beaucoup de chance de participer à cette aventure. Elle avait rêvé son métier de comédienne, l’avait certes beaucoup fantasmé. Cependant, tourner au Théâtre San Giovanni e Paolo, cela était inespéré.

Le Zanipolo, comme ils l’appelaient, était un petit théâtre tout neuf, où se donnaient de nombreuses créations lyriques et dramatiques. La plupart des filles de sa trempe devenaient bateleuses dans des troupes de cirque itinérant, ou encore faisaient la réclame pour les commerçants. Non, vraiment, son travail acharné commençait à porter ses fruits. Pour le moment, les représentations au Théâtre Principal se passaient très bien.

Un coup sonna au clocher.

Tiens, quelle heure était-il ?

Deuxième coup.

Il y avait une représentation ce soir. Se pourrait-il qu’elle ait trop dormi ?

Un troisième coup.

Son esprit se vida de toute pensée, comme si des pelottes de laine s’accumulaient, étouffant ses désirs, ses émotions. Elle se sentait étrangement calme. Bien trop calme. Elle eut une pensée pour Giunia, qu’elle allait interpréter tout à l’heure.

Quatrième coup.

Elle vit distinctement la scène. Dans sa belle tunique de velours bleu et or, le neveu du monarque était beau comme un dieu. Les statues qui ornaient les couloirs du palais évoquaient à Giunia les allures du jeune noble qui la courtisait.

Un cinquième coup au clocher résonna dans la chambre.

Il avait appris où se trouvait la chambre de Giunia. Il avait toqué un soir à sa porte. Il lui avait parlé, comme personne ne lui avait jamais parlé. Il l’avait embrassée.

Sixième coup.

Pourquoi donc Giunia était-elle retournée chez ses parents ?

Septième coup au clocher.

Une peur glacée lui traversa le dos. La représentation commençait à huit heures. Avait-elle commencé ?

Un huitième coup résonna comme un glas au clocher de l’église.

Dans la pièce, elle n’était pas sur scène au lever du rideau. Elle arrivait cependant toujours au moins une heure en avance. La panique l’envahit. Elle sauta de son lit. Elle était en retard.


Une pensée la traversa. Elle pourrait peut-être arriver à l’heure ! Elle enfila à toute vitesse la première robe qu’elle trouva. Elle l’ajusta à peine et bondit hors de chez elle. Elle dévala les escaliers branlants et fonça.

Dans la cour de l’immeuble, la concierge était en train de nettoyer les pavés. C’était aussi la propriétaire de son appartement. À la voir ainsi courir comme un lièvre, elle comprit qu’elle était en retard au spectacle.

« Encore en retard, jeune femme ? Vous faites pas virer, j’ai des charges, ici. Faudra payer votre loyer, hein ! – Bonsoir madame ! répondit la jeune femme. Ne vous inquiétez pas ! »

Les rues de Venise étaient étroites et sales. Armida courait le long des minuscules ruelles, qui débouchaient de façon surprenante sur des places ramassées. Celle sur laquelle elle venait d’arriver n’avait que deux accès : un passage tordu plusieurs fois à angle droit, et une autre venelle plus petite encore.

À cette heure, ces petites rues étaient bondées. Les ponts enjambant les canaux étaient surchargés de vendeurs à la sauvette. En courant, elle tentait d’éviter toutes sortes d’évènements désagréables : passants encombrant le chemin, pots de chambre que des ménagères empressées déversaient incidemment sur la tête du bedeau, rats mous et glissants qui couinaient sous la semelle, porteurs chargés de bois de chauffage apparaissant au détour d’une maison.

Elle courait comme un lièvre à travers les rues. C’est ainsi qu’elle fut rebaptisée de splendides noms d’oiseaux. À de nombreuses reprises.

Le Zanipolo n’était pas à côté. Elle savait qu’elle devait arriver avant le début du deuxième acte. Sans quoi, ç’en serait probablement fini de sa participation à cette production. Alberto Tratti, le directeur, n’accepterait pas un tel manquement. Elle ouvrit les yeux. Elle était étendue de tout son long sur le sol.

Elle avait fait une chute monumentale en glissant au bas d’un petit ponton de pierre humide.

« Est-ce que ça va, mademoiselle ? » entendit-elle.

Elle bougea une main. C’était mouillé. Cela sentait mauvais. Dans l’eau, des choses bougeaient, la touchaient. Elle était couchée à plat ventre, appuyée sur un coude. Elle tenta de se relever. Sa main glissa en écrasant quelque chose de mou. Elle se redressa et appuya sa main souillée sur son genou.

Elle regarda autour d’elle. De nombreuses personnes, silencieuses, lui rendirent son regard avec répugnance. Ils se détournèrent et se remirent en route. Elle regarda alors sa robe. Elle remarqua qu’elle avait enfilé sans le vouloir sa robe en lin vert. C’était son plus beau vêtement – ou du moins, ça l’avait été. Elle se rapprocha du bord du pont, s’essuya les mains sur les pierres humides de mousse, et s’assit sur le rebord.

Sa tenue était dans un état lamentable. Elle avait les mains écorchées, le genou droit douloureux. Comment pourrait-elle arriver à l’heure au théâtre, toute crottée comme elle l’était ? Comment pourrait-elle ensuite regarder ses collègues en face ?

D’autres questions vinrent alors à son esprit. Elle pensa à son rôle de comédienne.

Dans la pièce, Giunia avait accouché d’un bâtard du neveu du roi. Pour la première fois, elle était retournée dans sa famille – avec son nourrisson — depuis son arrivée comme servante au palais. Son père, qui avait prévu un autre parti pour elle, avait été furieux. Impulsif, il l’avait frappée avec une lame. De plusieurs coups dans la gorge avec la pointe de son long couteau, il l’avait presque décapitée. La mère de la pauvre jeune femme avait recueilli le nourrisson, l’avait ramené au palais. Plus tard le bâtard, s’étant fait un nom en combattant pour le roi, avait été annobli et fait chevalier. La pièce que jouait Armida se déroulait une génération plus tard, quand Carcina, la fille de ce chevalier, se retrouve à la cour et voit Giunia, sa grand-mère, en fantôme à moitié décapité, la tête pendant sur le corps.

Si même Armida arrivait à temps au théâtre, aurait-elle la sérénité nécessaire pour jouer son rôle à la perfection ? Jouer une femme frappée à mort par son père ? Interpréter le fantôme d’une femme décapitée à moitié, pleine de sang, la tête retombée sur le corps ?

Assise sur le rebord du ponton, elle se souvint qu’Alberto Tratti serait présent ce soir à la représentation. Il fallait absolument qu’elle soit bonne ce soir pour plaire au directeur du théâtre.

C’était lui qui l’avait auditionnée. Les Précieuses masquées était la première pièce qu’il lui proposait. Il lui avait proposé un travail, un bon salaire de comédienne. Elle l’avait revu plusieurs fois depuis son audition. Il avait été gentil, trop même. En discutant avec Agnese, qui interprétait le rôle de Carcina, elle avait compris qu’il fallait être bien bonne avec Tratti si une femme voulait obtenir un travail régulier au sein du théâtre. Qu’elle fasse un autre travail avec le directeur. À mi-mot, Agnese lui avait avoué cette triste réalité. Armida pensa à Giunia. N’était-ce pas la même chose pour elle, avec le noble ? Était-il si beau que la jeune comédienne imaginait ? La jeune servante de son imagination était-elle vraiment libre de repousser les avances du neveu du roi ?

Tout cela était certes préoccupant, mais travailler au théâtre était une chance qu’elle ne pouvait pas laisser filer. Et ce soir en particulier, le directeur était dans la salle. Il fallait qu’elle soit sur scène. Elle obtiendrait d’autres rôles.

Elle s’élança dans les rues désertes de la ville, et arriva presque instantanément au théâtre. L’entrée des artistes était ouverte. Il n’y avait pas de concierge à l’entrée. Ce fait étrange ne l’interpella pas.

La jeune femme était dans sa loge. Son habilleuse n’était pas là. Elle entreprit de retirer sa belle robe de lin vert pour enfiler son costume. Sa robe était sèche et dans un parfait état. Ce fait étrange ne la surprit pas.

Elle retira sa robe, la posa sur sa chaise, et enfila son costume. Elle se retrouva habillée à la perfection. Pourtant, sans habilleuse pour nouer son lacet dans le dos cela eût dû être impossible. Une fois habillée, elle se passa du maquillage sur le visage. Elle se maquilla la base du cou pour ajouter le sang de la pauvre jeune femme décapitée. Elle se dirigea tranquillement vers le plateau. Giunia serait belle, ce soir. Belle et effrayante.

Côté cour, elle alla se présenter à la régisseuse générale. La vieille femme, le texte à la main, un bougeoir à l’autre, l’accueillit avec un grand sourire.

« Bonsoir, Giunia ! C’est à toi dans une minute à jardin. In bocca al luppo ! »

Les régisseurs de scène sont les chefs d’orchestre du spectacle. Ce sont eux qui donnent les tops de tous les évènements du spectacle : les tops d’entrée des artistes, les évènements aux lumières, les mouvements exécutés par les machinistes. Cette grande responsabilité donnée aux régisseurs leur occasionnait souvent beaucoup de stress, de sorte qu’ils n’étaient pas toujours véritablement cordiaux envers tous les artistes. Surtout les simples figurants qui arrivaient en retard. On l’avait accueillie beaucoup trop aimablement. Ce fait, alors qu’elle s’avançait derrière les rideaux, ne l’émut guère.

Elle se dirigea vers le régisseur côté jardin, qui la salua d’un signe de tête.

« Salut Giunia, attention pour ton entrée… TOP ! »

Elle entra sur scène. Les feux de la rampe l’éblouirent. Elle ne voyait pas le public. Elle se sentit sereine. Son rôle avait commencé.


Giunia se réveille. Dans sa petite chambre, sur sa paillasse, elle sent le matelas rembourré de paille sous son dos. Ses mains touchent le drap rugueux, la pierre du mur. La cuisine est juste au-dessous, qui lui apporte des odeurs de viande en sauce. Elle a faim. Il faut qu’elle se mette au travail, elle a beaucoup de chambres à préparer aujourd’hui pour des invités de marque.

Elle a encore vu Armida en songes. Ce n’est pas la première fois. Que se passait-il dans son rêve ?

Peut-être devrait-elle cesser sa liaison avec le neveu du roi, c’est contre nature… Cependant, son père serait probablement fier d’apprendre qu’un membre de la famille royale s’est entiché d’elle !

Il faut qu’elle arrête de penser à cela. Et puis, rêver de personnages imaginaires ne lui apporte rien de bon. Quand bien même elle désirerait tant faire du théâtre, elle-même ne sera jamais comédienne.